Paléopportunisme

La paléodiète est à la mode aux USA, en France ça va peut-être venir.

Loren Cordain a en quelque sorte lancé le mouvement, suivi de près par Art de Vany, et Aajonus Vonderplanitz dans une veine paléo-crue qu’il a nommé lui-même primale, et depuis quelques années, le mouvement s’est beaucoup développé en partie grâce au net et à l’accélération de la diffusion de l’information : Mark Sisson, ou encore Robb Wolf ont écrit des ouvrages très intéressants concernant cette alimentation, et mettent à jour régulièrement leur site internet. Le mouvement primal s’inscrit dans la veine paléo mais n’en est pas strictement identique, les primal acceptant les produits laitiers (crus !) par exemple, et même une occasionnelle supplémentation.

Uniquement présents sur la paléosphère Kurt G. Harris tient l’excellent PaNu Blog, tandis que Stephan Guyenet s’inspire davantage de l’approche ethnologique chère à Weston A. Price. Paul Jaminet et sa femme eux, tentent de synthétiser un peu toutes ces différentes approches, quitte à autoriser d’autres aliments du néolithique.

En France, Seignalet était assez proche de cette tendance, bien qu’acceptant certains aliments du néolithique comme le riz et les pommes de terre. Gilles Delluc, dans une approche plus universitaire a fourni un excellent ouvrage. Thierry Souccar fit de même dans un ouvrage un peu déséquilibré, avec une partie trop importante consacrée à la vitamine C. Dukan parle de régime ancestral, mais j’ai peine à y voir une paléonutrition.

Et là y a quelques jours, je lis mon journal quotidien :

je mange bien

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 Ah mais oui, je suis d’accord, pour maigrir il faut manger comme nos ancêtres, c’est pas moi qui irait le contredire. Mais si on regarde dans le détail, le bon côtoie le moins bon. Premier paragraphe, rien à redire. Par contre…

« Il est frappant de constater que les hommes préhistoriques consommaient plus de vitamines et de minéraux. Pour la vitamine C le rapport est même de 90 aujourd’hui à 600 autrefois » estime le nutritionniste.

C’est franchement discutable. Je viens de finir la lecture enrichissante de Why We Get Fat par Gary Taubes, voyons ce que nous dit le bonhomme à ce sujet :

La vitamine C est la seule vitamine qui soit peu abondante dans le monde animal. Mais il semble que, certainement comme pour les vitamines B, plus on consomme de glucides, plus on a besoin de ces vitamines. On utilise les vitamines B pour métaboliser le glucose dans les cellules. Donc, plus on consomme de glucides, plus on brûle du glucose, plus on a besoin de vitamine B dans l’alimentation.

La vitamine C utilise le même mécanisme pour pénétrer dans les cellules (qui en ont besoin) que le glucose, donc plus haut sera le niveau de sucre sanguin, plus le glucose entrera dans les cellules, et donc moins de vitamine C peut passer. L’insuline inhibe aussi ce que l’on appelle l’absorption par les reins, ce qui veut dire que quand on mange des glucides, on excrète la vitamine C par l’urine plutôt que de la retenir dans le corps comme on devrait et l’utiliser en conséquence. Sans glucides dans l’alimentation, tout indique qu’on se procure la vitamine C nécessaire dans les produits animaux.

Cela a du sens vu sous une perspective évolutionniste aussi, des populations humaines qui ont vécu assez loin de l’Equateur pour voir de longs hivers, seraient morts en quelques mois ou années, pendant l’âge glaciaire par exemple, sans manger quelque chose qu’ils puissent chasser. L’idée qu’ils ont besoin de jus d’orange ou de légumes frais pour avoir leur apport journalier de vitamine C semble absurde. Cela expliquerait aussi pourquoi les chasseurs-cueilleurs qui ne mangent presque pas de glucides, et certainement pas de légumes verts ou de fruits ont continué à vivre.

Pour ce genre de peuples, on pense évidemment aux Inuits, mais également à la fraction traditionnelle des Masai qui continuent de préférer la viande et le lait de brebis (cru !) aux végétaux. Alors ça me fait de la peine, mais peut-être que Linus Pauling, grand scientifique du siècle dernier et grand défenseur de la cause « Vitamine C » n’avait peut-être pas si raison que ça. Dans le même ordre d’idée, peut-être que les marins qui se contentaient des produits de la pêche n’attrapaient pas autant le scorbut que ceux qui mangeaient les stocks de produits farineux (pain ?) engrangés dans les cales. Je me souviens que ce point était abordé dans Sugar Blues de Dufty.

Quoiqu’il en soit, je trouve dommage qu’un nutritionniste français défende cette cause perdue. Surtout s’il se réclame de la nutrition paléolithique, de ce point de vue les spécialistes anglo-saxons ont la fibre un peu plus scientifique.

Ensuite, relevons :

Pour cela il faut consommer beaucoup de fruits et de légumes, avoir toujours chez soi une grande corbeille de fruits par exemple pour ne jamais avoir faim », poursuit-il en vantant les mérites du gibier maigre, de la viande blanche et du poisson et en écartant des placards les produits sucrés, les corps gras. Car la quête du chasseur-cueilleur est déterminante à l’heure des commissions.

Carton rouge !

Je réinvoque à nouveau Gary Taubes sur Why We Get Fat. En fait la quasi-totalité des chercheurs en paléonutrition sont d’accord avec ça, il faut se mettre à la page monsieur Laurent Chevallier !

[contexte : ce qui suit est basé sur une étude de 2000 de Loren Cordain sur des peuples de chasseurs cueilleurs de notre époque, les plus proches de ceux d’antan]

La seconde leçon est à propos du contenu « graisses et protéines » de ces alimentations. Depuis ces cinquantes dernières années, on nous dit de suivre des alimentations pauvres en graisses, comme la pyramide des besoins alimentaires (USDA Food Guide Pyramid Counsels), et nous avons eu plus d’une occasion de faire ainsi. En moyenne, nous avons 15 % des calories provenant des protéines, 33% des graisses, et le reste, soit plus de la moitié, des glucides. Mais ces chasseurs-cueilleurs mangeaient assez différemment de nos ancêtres du paléolithique. Leur alimentation était riche voire très riche en protéines, comparé à aujourd’hui (de 19 à 35% des calories), et riche voire très riche en graisses (de 28 à 58 % des calories). Et quelques-unes de ces populations consommaient jusqu’à 80% de leurs calories en graisses, comme les Inuits, par exemple, avant qu’ils ne fassent du commerce avec les européens et ajoutent du sucre et de la farine dans leur alimentation.

Les chasseurs cueilleurs, comme ces chercheurs expliquaient, préféraient manger les animaux les plus gras qu’ils pouvaient chasser, et même les parties les plus grasses des animaux, dont les abats, la langue, la moëlle osseuse et mangeraient toute la graisse de l’animal. En d’autres mots ils préféraient la viande grasse et les abats à l’espèce de viande maigre qu’on achète au supermarché ou qu’on commande au restaurant.

Le même comportement est typique des carnivores. Les lions, par exemple, mangent les abats bien gras de leurs proies et laissent la viande maigre aux charognards.

Ce point ne fait pas vraiment discussion dans les milieux paléo. De même dans une France rurale pas si éloignée que ça, on mangeait tout de l’animal. Alors oui le gibier a une viande moins grasse, sur les membres par exemple. Mais tout indique que nos ancêtres ne se limitait pas à ces parties minces s’ils le pouvaient. De même, doit-on manger la grasse peau du poulet ? Le seul argument qu’on peut opposer et que les animaux élevés dans de mauvaises conditions à notre époque concentrent les toxines dans le gras. Ainsi il est préférable de soutenir la filière bio, et la viande provenant d’animaux nourris à l’herbe, dans nos verts pâturages, plutôt qu’aux céréales. A défaut de gibier, bien sûr, quoique les chasseurs pourraient s’organiser pour vendre de la viande de sanglier, en surpopulation à l’heure actuelle.

La seconde bêtise de ce passage concerne les fruits. Les légumes, c’est ok, mais les fruits, que dire…? Croire qu’on a les mêmes fruits qu’à l’époque paléolithique c’est se fourrer le doigt dans l’oeil. En quelques siècles, sinon millénaires, l’homme a carrément fait de l’ingénierie fruitière. Nos fruits actuels sont bien loins de ce qu’ils étaient. L’homme les a cultivés pour les rendre plus doux, plus riches en sucre (fructose…). Et surtout les fruits sont de saison, ils n’en mangeaient pas tout le temps ! Les fruits les plus proches des paléo-fruits sont les baies. Mûres, framboises, assez sauvages, et donc moins humanisées. Bon, une consommation modérée de nos fruits actuels (1 à 2 par jour) n’est pas nécessairement nuisible, mais il est intellectuellement malhonnête de les présenter comme les fer de lance de la nutrition ancestrale.

Une dernière pour la route :

-Ne jamais avoir faim. Séquencer les actes de nutrition plusieurs fois dans la journée.

-Réduire les portions. Au besoin en utilisant des assiettes plus petites.

Je serais moins catégorique, mais c’est très discutable. On n’est peut-être pas faits pour manger tout le temps, si on est réellement, et génétiquement à l’identique du chasseur-cueilleur d’antan, au contraire, nous sommes programmés pour connaitre la faim, avant de tomber sur une ou plusieurs proies pour la tribu. Ou trouver quelques arbres riches en noix. Un corps qui a faim, est potentiellement plus efficace pour la chasse qu’un corps repu et prêt à faire la sieste. L’homme est un omnivore, pas vraiment un herbivore, les herbivores mangent tout le temps il est vrai, mais leur corps est prévu pour ! Dans cet ordre d’idée, des gens ont commencé à traduire les principales idées de Martin Berkhan instigateur de l’IF, Intermittent Fasting, soit Jeûne Intermittent, qui est très paléo-compatible, si je puis dire. Quant à réduire les portions, c’est discutable aussi, quand on mange sainement, on mincit, et les portions se réduisent parce qu’on est rassasié plus vite, les hormones faisant mieux leur boulot.

Je n’ai pas lu son bouquin, sans doute doit-il dire des choses intéressantes, déjà je ne vois pas d’apologie des céréales ou des pommes de terre. Y a quand même quelques bons conseils, sauf que visiblement, au contraire des paléodiététiciens américains, ça manque d’explications concernant cette alimentation. Il manque un « pourquoi ». Autrement, ça reste un régime très mainstream, consensuel dans la mouvance « évitez les aliments gras, salés », donc marqué par ce que j’appelle le « dogme nutritionniste méditerranéen », mais au moins il ne fait pas les louanges des céréales complètes. Je ne sais pas non plus ce qu’il pense des huiles végétales. Dommage, ça manque dans notre bonne vieille France, un nutritionniste qui prendrait le relais des américains. Ca n’est pas qu’une manière de s’alimenter, c’est aussi un bon pan de la recherche actuelle, et une réflexion générale sur l’agriculture, l’élevage, sur nos racines, l’exercice physique…c’est un domaine très fécond et pertinent à la fois.

Une réflexion au sujet de « Paléopportunisme »

  1. Antoine

    D’accord avec tout ça.

    Sur la pertinence diététique et la véracité historique du jeûne intermittent, je pense aussi que les modes alimentaires ancestraux étaient, et sont toujours chez les peuplades non modernisées, très ritualisés et le partage généralement requis par la tribu, ce qui rend improbable l’hypothèse du manger tout le temps.

    Répondre

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