Les mystères du néolithique

 J’avais traduit le fameux article de Jared Diamond, intitulé « la pire erreur de l’histoire de l’humanité », avec juste le besoin de faire connaître cet article somme toute assez historique, et qui rompait avec notre vision angélique de la civilisation, et à contrario avec la vision obscure du monde d’avant (que l’on va nommer le paléolithique).

Je tiens à m’excuser si à la fin de la lecture de l’article, vous en avez conclu : « voilà, c’est la faute aux céréales ! », non pas que cela soit faux en soi, juste que c’est extrêmement réducteur. Plusieurs milliers d’années plus tard, des peuples se sont accomodés des céréales, et mangent quotidiennement du pain (et pas qu’un peu), et sont reconnus comme ayant une bonne santé, que cela soit les anciens français (jusqu’à nos…grands-parents), les Crétois, ou même les fameux Suisses sondés par Weston A. Price. Pour autant, malgré le nombre de centenaires ci et là, où une espérance de vie très bonne, il semble plutôt qu’il faille considérer qu’ils ont une bonne santé en dépit des céréales. Autrement dit, l’alimentation est bonne, et s’il y avait eu moins de céréales, remplacées par des féculents plus sains, la santé aurait été encore plus éclatante. Fatalement, la consommation de céréales a tendance à écarter de l’optimalité.

néolithiqueDonc, de par tout les continents, nous nous sommes mis à l’agriculture. A peu près en même temps. Pour des raisons qui nous échappent un peu, même si des hypothèses solides ont vu le jour, notamment en ce qui concerne la disparition de la mégafaune quelques milliers d’années auparavant, et sans doute, la tentation du sédentarisme couplée à celle de pouvoir faire davantage d’enfants. On sait que les naissances étaient limitées, et la croissance des populations de tribus du paléolithique était relativement stable. Rien à voir avec la suite.

En adoptant l’agriculture,  patatras : caries, diminution de la taille, os en mauvais états, et j’en passe. Voici un tour d’horizon des hypothèses (dont certaines spéculatives à fond, je ne m’en cache pas) permettant d’expliquer en partie cette dégradation générale.

  • Passage à une alimentation reposant sur les glucides : de nombreux peuples vivent (et on le sait : vivait, y compris néanderthal) sur la consommation journalière de tubercules. Dans les climats tempérés, il y a aussi abondance de fruits – et pas que des baies – toute l’année, possibilité d’avoir accès a du miel, des châtaignes…l’argument ne tient pas. Rejeté !
  • Passage à une alimentation reposant sur les céréales : c’est déjà plus pertinent. Les céréales contiennent de l’acide phytique retenant les minéraux. Ceci pouvant jouer sur les caries, par exemple. Les céréales complètes, même ancestrales contenaient des toxines diverses (le gluten déjà présent dans le seigle ou le petit épeautre). Toxines inoffensives ? Certainement pas, même si en bon opportunistes, on pouvait en manger, de manière très irrégulière pendant le paléolithique (mais certainement pas la cultiver, et leur caractère annuel associé à l’absence de stockage empêche d’en faire un aliment de base)
  • Corollaire du précédent : appauvrissement de l’alimentation. Les céréales ont de nombreuses qualités…elles peuvent être stockées, par exemple. On peut penser qu’au moment du passage à l’agriculture, on ait privilégié les céréales. Au détriment sans doute des légumes, de la viande (sauf peut-être pour les peuples pratiquant le pastoralisme, l’élevage en général ?)
  • La croissance de la population et la sédentarisation augmente la promiscuité. Les germes circulent mieux, d’où des maladies, même si on finit par s’y adapter au final (théorie exprimée par Jared Diamond). Je ne me prononce pas.
  • La fatigue, le stress,…travailler la terre est épuisant, comme noté dans l’article de Diamond. Rien à voir avec partir à la chasse ou à la cueillette. De nombreux peuples primitifs ont été recensés comme relativement oisifs. Même en supposant qu’ils marchaient beaucoup (ce qui est vrai), cela n’a rien à voir avec le travail de la terre. Pas de machines agricoles à l’époque. Les corps sursollicités ne font pas de vieux os. Et sans jeux de mots, promis.
  • Les œufs dans le même panier, I : il suffit d’une année où il ne pleut pas suffisamment pour que la récolte attendue soit famélique. Conséquence : disettes, famines, sous-nutrition pour une grande partie de la population, et évidemment répercussions corporelles.
  • Les œufs dans le même panier, II : je ne crois pas que les premiers agriculteurs avaient l’expérience du métier comme on l’avait par exemple, au moyen-âge. Quid de la rotation des cultures, de l’assolement triennal, de la mise en jachère, et au final de toutes les techniques visant à maintenir ou améliorer la fertilité des sols (utilisation de fumier par exemple) ? Les premiers agriculteurs ont du l’apprendre à leurs dépens. Je ne sais de quand datent toutes ces techniques (je présume l’utilisation de fumier plus ancienne), mais elles n’ont certainement pas été planifiées par les premiers agriculteurs. Ils ont du gérer de possibles rendements toujours plus décroissants avant de réagir proprement, l’idée que les sols puissent être appauvris par les cultures est loin d’être évidente.

On peut trouver d’autres raisons, d’autres indices, je n’en doute pas. Toutes ne se valent pas, et n’ont pas le même pouvoir d’explication. C’est aussi la grande difficulté de devoir reconstituer un puzzle avec la moitié des pièces manquantes, un quart des pièces n’étant pas entièrement couvertes par le dessin, et l’autre quart sacrément amputées. C’est le défi des historiens, et encore plus des préhistoriens ! Interpréter grâce aux découvertes dont on dispose. Ne pas surinterpréter, ne pas trop s’avancer…ce qui me semble le cas avec l’intangible « célafotaucéréales ». Non pas que je les dédouane. Juste qu’elles sont un facteur parmi tant d’autres, et bien malin celui qui saura expliquer avec justesse ceux qui ont plus d’importance que d’autres.

Je voulais aussi montrer que nous sommes parfois prisonniers de certains schémas de pensées.

Si le seul outil dont on dispose est un marteau alors tout les problèmes ressemblent à des clous.

 

12 réflexions au sujet de « Les mystères du néolithique »

  1. camilletarot

    « il semble plutôt qu’il faille considérer qu’ils ont une bonne santé en dépit des céréales. Autrement dit, l’alimentation est bonne, et s’il y avait eu moins de céréales, remplacées par des féculents plus sains, la santé aurait été encore plus éclatante »

    Mais est ce que ça ne serait pas une vue de l’esprit ? Les faits semblent bien corréler maladies de civilisation & aliments raffinés… mais aucune étude de terrain (à ma connaissance) ne permet de dire que certains amidons sont meilleurs que d’autres ?

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    1. Sylvain Auteur de l’article

      Je ne parlais pas des aliments raffinés. Juste des problèmes que posent les céréales, même complètes. Et pas des maladies de civilisation *modernes* stricto sensu (cancer, obésité, AVC, etc.), mais des dégradations des corps constatées avec le passage au néolithique. Pour compléter ce point de vue, lis ici : http://www.direct-ms.org/pdf/EvolutionPaleolithic/Cereal%20Sword.pdf

      (et la préférence pour des sources d’amidon plus saines, je reprends le vocable des Jaminet du site Perfect Health Diet, et je suis plutôt d’accord avec eux)

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    1. Sylvain Auteur de l’article

      Les amidons, c’est à dire ? Le pain, la pâte à pizza, le pain complet, le riz, les patates, même effet ? Tu as testé, toutes choses égales par ailleurs ?

      La compote, c’est un peu trop raffiné, chauffé, usiné pour moi😀. J’ai une grande affection pour le miel par contre, beaucoup de sucre, mais impossible de réellement en abuser (alors qu’une tablette de chocolat…!)

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  2. camilletarot

    La compote n’est pas plus chauffée, usinée et raffinée que des légumes vapeur ! D’ailleurs le concept de raffinage pose question : beurre, fromage, huile de coco le sont aussi. Mais sûrement que le problème est surtout relatif aux glucides (même si pour les protéines il serait bon d’équilibrer les acides aminés).
    Moi aussi j’adore le miel, et j’ai essayé de l’utiliser comme source de sucre. Sans aller jusqu’à suivre Robert Masson qui préconise le miel seul et en petite quantité, j’ai quand même connu des problèmes digestifs, dommage ! Mais aussi une sensation de « burn »… Peut être en raison de l’index glycémique (mais pas si élevé que ça…) ? Peut être dû à la nature chauffante du miel (à éviter pour les constitutions « pitta » comme moi) : les abeilles ne s’en servent-elles pas l’hiver pour se chauffer ?
    Au sujet de l’index glycémique, malgré la remise en cause de la lenteur diffusive des amidons par rapport aux sucres simples (ceux qui viennent avec des fruits par exemple, pour qu’on trouve des fibres dans les 2 cas) il est couramment admis que « ça cale » davantage (à dose glucidique équivalente)… je suis assez d’accord, mais comment expliquer cet effet ?
    Pour mon expérience avec l’amidon, je me base sur quelques mauvaises réactions, mais t’as raison faut que je fasse ça plus sérieusement. Ça m’embêterait de faire la fine bouche quand la crise nous touchera pour de vrai…🙂

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    1. Sylvain Auteur de l’article

      Dammit ! Je sais pas pourquoi j’ai confondu avec la confiture ou on rajoute abondamment du sucre. Après une compote self-made, c’est pas trop mal oui. Les pommes au four miam.
      Pour l’index glucidique, tout dépend de ta résistance à l’insuline. Les gens normaux, normalement sensibles à l’insuline n’ont pas à avoir peur des IG élevés. En faisant un régime, en réduisant les oméga 6, en ayant plus de muscles, en dormant ce qu’il faut…

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  3. Renaud

    J’ai commencé à lire « Health & the rise of civilisation », par Mark Nathan Cohen, à ça semble vraiment très intéressant, même si je n’en suis qu’au début. Cela devrait enrichir la cogitation sur le sujet, pour ceux qui lisent l’anglais.

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  4. Renaud

    Yep, je ne me souviens plus sur lequel, mais c’est bien sur un récent article de blog que j’ai trouvé la référence à ce bouquin. Et pour le moment il tient ses promesses.
    Pour ce qui est du prix, j’ai raqué au tarif amazon : correct, quoi, sans plus.

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  5. Adrien

    « Donc, de par tout les continents, nous nous sommes mis à l’agriculture. A peu près en même temps. Pour des raisons qui nous échappent un peu, même si des hypothèses solides ont vu le jour, notamment en ce qui concerne la disparition de la mégafaune quelques milliers d’années auparavant, et sans doute, la tentation du sédentarisme couplée à celle de pouvoir faire davantage d’enfants. On sait que les naissances étaient limitées, et la croissance des populations de tribus du paléolithique était relativement stable. Rien à voir avec la suite. »

    Il me semble évident que le passage à l’agriculture était un « progrès » inévitable. Obtenir de la nourriture en quantité abondante, la conserver aisément et de manière beaucoup plus confortable c’est s’alléger d’un énorme fardeau. C’est parmi ces agriculteurs que vont naître la sédentarisation, les civilisations, l’écriture et l’histoire. Quant aux naissances moins nombreuses au paléolithique je serais curieux d’en apprendre un peu plus car a priori cela s’expliquerait plus simplement par un taux de mortalité infantile plus élevé que par un moins grand nombre de naissance.

    Comprenez bien que je ne remets en rien en question les avantages du régime paléo et les méfaits des céréales sur notre santé. Je dis juste que si d’un point de vue individuel l’agriculture est néfaste, elle ne l’est pas si on prend un peu de recul et qu’on l’a prend du point de vue de la civilisation. J’ai donc un peu de mal à la voir comme une mystérieuse erreur du néolithique.

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    1. Sylvain Auteur de l’article

      Je parlais uniquement en terme de santé. On a mis du temps avant de réparer cette « erreur » et rejoindre des niveaux de santé comparable. Il y a eu un gap au néolithique et puis des fluctuations, il y a eu un tournant au 19ème siècle. Pas de sources, mais il me semble qu’il y avait bien un contrôle des naissances dans certaines peuplades (il me semble que Gontran de Poncins en parlait pour les inuits), la mortalité infantile n’était certainement pas plus élevée que dans les siècles qui ont suivi, excepté la période actuelle bien sûr.
      Les anarchistes verts vont plus loin, voir le texte de Richard Manning dans la même veine que celui de Jared Diamond : http://anarchieverte.ch40s.net/2009/02/agriculture-pire-erreur-humanite/
      De même certains avancent l’accoutumance au blé – son ancêtre – comme « déclencheur » du phénomène agricole…pas totalement convaincu (oui même si je sais qu’il y a des exorphines)
      Quant à « Obtenir de la nourriture en quantité abondante, la conserver aisément et de manière beaucoup plus confortable c’est s’alléger d’un énorme fardeau » cela montre que vous n’avez pas lu le texte de Jared Diamond ! Il réfute totalement l’idée d’un monde paléolithique avec une nourriture difficile à obtenir…c’est sans doute un cliché, au mieux une idée fausse ! Cueillir et chasser semble prendre moins de temps que le travail de la terre.

      Ce qui est certain c’est qu’il y a eu une chute des conditions de santé à ce moment-là. Poser quelques pistes en ouvrant le débat était le sujet de l’article !

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  6. Ping : Les actus digérées #13 | Clair et Lipide

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