Omnivorisme contrarié

Note : le point de départ de cet article provient de celui-là paru chez Jérémy de Dur à Avaler. avec les commentaires associés. L’article à paraitre juste après celui-là (Un acide animé de mauvaises intentions) poursuit la quête en apportant un éclairage qui tranche, j’espère avec la vision classique. Et permet de réconcilier un peu tout ce brave monde qui se refuse à faire une synthèse entre alimentations très opposées qui fonctionnent, des extrêmes en passant par les mesurés de la nutrition (« il faut manger équilibré, de tout »).

Je suis régulièrement les discussions des végétariens sur la consommation, et un argument revient souvent. Vu que nous sommes tellement proches des chimpanzés, que nous partageons 98,5% de notre ADN avec celui-ci (cf thèse du Troisième Chimpanzé de Jared Diamond), et compte tenu de la ressemblance de nos organes, nous devrions donc être exclusivement frugivores. Cette approche parait solide, à vue d’œil, pleine de bon sens. En fait, on pourra trouver à y redire : depuis Dawkins, on sait que 1,5% de différence peuvent faire énormément, et ne sont pas significatives en soi. Pourquoi pas au fond mais cela n’est pas une espèce d’argument qui cloue le bec instantanément (haha ! Loser). D’autant qu’en fait, si l’observation de l’alimentation des chimpanzés donne le la de l’alimentation humaine, alors cet argument se retourne malheureusement contre les végétariens : depuis les travaux de Jane Goodall il y a quarante ans on sait que  les chimpanzés mangent régulièrement de la viande, les isotopes sont formels. Et plus que prévu, en fait, ce sont surtout les mâles qui se servent en premier et en plus grande quantité (Our results support behavioral observations of high levels of meat eating among male chimpanzee). Dammit ! Pour les curieux bibliophiles, la référence la plus connue est The Hunting Apes de Craig B. Stanford.

hunting apesOn y apprend que le comportement humain, ou plutôt, le comportement des chasseurs-cueilleurs y est très proche de nos cousins, chimpanzés (bonobos, ou chimpanzé commun). Je ne sais pas si nous devrions manger de la viande, mais nous le faisons visiblement depuis quelques centaines de milliers d’années. Étant donné que nos proches cousins en mangent, on peut même subodorer que notre ancêtre commun en mangeait aussi. Le livre discute également du bipédalisme qui nous distingue des grands singes, de la différence entre mâles et femelles, de notre nature opportuniste et charognarde. Effectivement nous ne sommes pas faits pour digérer la viande crue de chez crue. Mieux vaut qu’elle s’attendrisse, ou qu’elle soit déjà pourrie, la rendant plus digeste pour les humains. Et les singes mangent tout. Je veux dire, ne se limite pas à la viande muscle. Les abats, mais également les os. Cela a son importance, on le verra plus tard, sur un article ultérieur.

Sommes nous faits pour manger de la viande ? Selon le dogme végétarien l’homme ne serait pas fait pour manger de la viande. D’ailleurs on doit le classer proche des herbivores. J’ai un peu de mal avec ce type de tableau créé avec des catégories « carnivore » « omnivore » « herbivore » ad hoc. J’en ai profité il y a quelques jours pour remettre à jour le tableau de The Stone Age Diet. Si ça vous amuse de faire une analyse croisée…le parti pris de Walter L. Woegtlin est un peu plus honnête, se limitant à une simple comparaison Homme/Chien/Mouton. Au final, je trouve qu’il a aussi ses biais : on peut prendre les éléments qui nous plaisent, et en conclure à peu près ce qu’on veut. C’est de la mauvaise science, les anglo-saxons utilisent souvent les termes d’agenda (qui s’apparente plutôt à mission, objectif qu’un répertoire calendaire) et de cherry-picking, autrement dit, cueillette de cerises, ce qui est la sélection des faits qui vont uniquement dans notre sens en ignorant superbement les faits qui avantagent une thèse opposée.

Alors, sommes-nous omnivores ou non ? Si je prends une pincée de prudence – j’ai l’impression que certaines informations sont bidons de part et d’autre -, en alignant les critères du tableau végétarien et ceux de Woegtlin, il semblerait, en synthèse, en coupant la poire en deux, que nous le soyons, bel et bien. Avec une préférence nette pour le végétal. Craig Stanford ne dit pas autre chose : le pourcentage de calories animales chez les chasseurs-cueilleurs reste minoritaire, mais avec une fourchette assez large comme l’indique ce tableau :
foragers

Le % de calories animales reste cependant inférieur. Ce qui est en fait attendu compte tenu des analyses des systèmes digestifs. On pourra rétorquer que ça monte haut (90% sur une saison…on imagine l’hiver) et que d’autres tribus, comme celles de l’Amérique du nord. A mon sens, il n’est pas très intéressant, ni juste de fonder une règle sur l’existence de poissons-volants ou de cygnes noirs. Néanmoins l’existence de ceux-ci sont assez utiles pour balayer/réfuter de manière popperienne certaines théories par trop simplistes. D’autant que si on est certain que ces peuples n’avaient pas les maladies de civilisation auxquelles on s’attendrait à voir pulluler comme chez les occidentaux qui mangent toujours plus de viande, il y a trop d’incertitudes sur le mode de vie global – y compris des conditions extrêmes – pour tracer une règle alimentaire universelle. La seule qui reste valable à mon sens reste celle de Michael Pollan :

Mangez de la nourriture, toujours avec modération, principalement des végétaux

C’est la leçon qu’on tire en général des Blue Zones, réputées contenir le plus grand nombre de centenaires parmi la population, dont voici la liste dans ce document de Alan Aragon, par ailleurs qui démolit proprement le dogme paléolithique (faire une recherche via ctrl+F). La restriction calorique est de mise (célèbre chez les habitants de Okinawa*), principalement des glucides, et même, oh my god, des légumineuses. Et si on s’intéresse tout de même aux chasseurs très peu cueilleurs, ceux-ci tendent à préférer les parties grasses de l’animal, et donc avec une proportion de protéines qui n’excède pas 20%. En fait, voilà, le point qui semble causer souci, c’est principalement le pourcentage de protéines animales qui reste cantonné à de faibles niveaux que l’on observe des chasseurs très peu cueilleurs, des cueilleurs très peu chasseurs, ou même des populations quasi-contemporaines ayant une excellente espérance de vie à l’instar des Zones Bleues.

addendum 1 : si l’on remonte aux origines de l’humanité, un nouvel argument qui pourrait appuyer l’omnivorisme de l’homme, serait que la branche humaine, déjà particulière au sein des grands singes (malgré le besoin pressant de le ranger aux côtés des chimpanzés) serait le fruit d’une hybridation entre un ancêtre primate et…un ancêtre porc. C’est une théorie qui a une apparence farfelue, mais honnêtement, lisez l’article en entier, c’est…bouleversant. Et vu que ne sont présentés que des faits (pour l’histoire, les légendes et même l’actualité c’est ici). Je pense que beaucoup ne s’en sont pas remis, c’est très cohérent. Une implication en nutrition pourrait être que cela renforce le côté omnivore de l’homme, étant entendu le comportement du porc. Affaire à suivre, en tout cas. L’auteur de l’article est un spécialiste des hybridations, pas vraiment un clown, je crois que je n’avais pas été passionné par un article depuis belle lurette. Y a des paradigmes en jeu dont celui de l’hybridation non viable (descendance stérile) entre espèces différentes, entre autres. Et du rôle que ça a pu jouer dans l’évolution.

addendum 2 : parfois pour les éléments biologiques servant à légitimer l’alimentation, tout les critères ne sont pas valable. Stanford remarque que parmi les grands singes, les gorilles sont les moins friands de viande, ils en mangent bien moins souvent que les chimpanzés. Pourtant, si l’on regarde la canine du gorille, plus proéminente que celles des chimpanzés (dont l’humain) on en concluerait presque que c’est un carnivore. Et pourtant dans les faits…c’est un peu pour ça que je me méfie des « on n’est pas fait pour ça ».

gorilla

addendum 3 : Pour les origines humaines de la consommation de viande, en excluant nos cousins chimpanzés, Stanford a également publié Meat-Eating and Human Evolution. Peut-être préférer d’autres canaux pour se procurer une version à moindre frais.

*Il y a une vieille théorie « paléo » qui dit que les Okinawiens mangeraient plus de calories animales que prévu. A prendre avec des pincettes hein, je préfère personnellement par exemple le document de M. De Lorgeril et P. Salen.

10 réflexions au sujet de « Omnivorisme contrarié »

  1. Renaud

    J’adooooore le coup des crocs du gorilles !

    Côté caractéristiques (à mon sens) plus parlantes, je noterai qu’on ne synthétise plus la vitamine C, mais très bien tout le cholestérol dont on a besoin… ce qui suggère qu’on a évolué (et s’est adapté) sur une base alimentaire très majoritairement végétale. Bien sur, cela ne signifie aucunement qu’on ne soit pas adaptés à la consommation de produits animaux… mais juste comme le SUV est adapté au hors piste : il le fait certainement bien mieux qu’une berline de base, mais il vivra toutefois moins longtemps si vous le conduisez exclusivement sur ce genre de « route »😉

    Répondre
      1. Renaud

        Pas impossible, je radote un peu parfois. Ça doit être les glucides… ou la méthionine (féchié, j’ai oublier d’acheter du saumon en faisant mes courses cette aprem’).

  2. tatylauwers

    toutes mes conférences commençaient par: « ensemble nous avons tous raison, mais pas pour tous au même moment » et mon objectif dans les livres est de réconcilier les apparents contraires au fond, on dit tous la même chose: « ne mangez pas de camelote, mangez varié, etc. » c’est parfois difficile avec des gars qui ont l’air braqués comme aragon, dont j’ai survolé le powerpoint ce sont des slogans, pas des raisonnements… et surtout pas d’observation de bon sens si la paléo est un rite qui fait entrer dans l’action, pourquoi pas laisser les mangeurs suivre cette piste là? je peux aussi la démolir en trois coups de cuiller à pot, idem le crudisme – mais à quoi ça sert de lutter sur le plan de la religion? c’est une croyance, comme une autre ils sont mignons ces micronutritionnistes, ils croient faire de la science alors qu’il font de l’art mais comme ils se savent dans l’imposture, ils font les gorilles rien à voir avec un raymond peat, un vrai chercheur, qui parfois part en toupie, mais humainement est à l’écoute des autres

    (je le cite parce qu’il est dans ton article) je retourne à la mine taty

      Cordialement Taty Lauwers http://www.taty.be taty.lauwers@yahoo.fr taty@island.be

    ________________________________

    Répondre
    1. Sylvain Auteur de l’article

      Ah ben s’ils font les gorilles ils ont raison d’être frugivores🙂
      Après je trouve quand même que les Blue Zones sont une belle épine du pied dans le pied paléo. Après on peut imaginer que les observations de ces peuples sont fausses. Déjà je sais que les Mormons que l’on peut comparer aux Avdentistes sont en meilleure santé/vivent plus vieux et ils incluent de la viande (pas les adventistes), ce qui rejoint ma précédente remarque.

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