Archives mensuelles : décembre 2014

Vie et communication végétale

Voilà quelques temps je cherchais des bouquins sur l’intelligence en dehors de l’humanité. Mes premières recherches m’ont amené à lire l’excellent Jeremy Narby dans L’intelligence dans la nature : En quête du savoir. Une lecture fascinante qui amène cet anthropologue à la réputation souffreteuse  à côtoyer des sociétés amérindiennes (son anecdote avec la boisson hallucinogène ayahuasca est « célèbre »), des scientifiques du monde entier, y compris de France. Sa démarche est plutôt honnête, et à travers une série d’exemples, évite l’écueil habituel de l’anthropomorphisme. Nous n’avons pas inventé le calcul rationnel, ni même la capacité à faire de l’abstraction. Oui nous sommes des êtres hautement technologiques, mais d’autres espèces animales et végétales font preuve d’autant d’intelligence que nous, ou plutôt à minima, font preuve d’une intelligence que nous croyions réservée à l’homme.

Narby cite abondamment l’étude de Anthony Trewavas qui s’interroge sur l’intelligence végétale. Ou plus récemment, et ô joie disponible, sur la notion de mémoire chez les végétaux. Si l’on veut poursuivre le sujet, de manière synthétique, je n’ai pas trouvé mieux et récent que Stephen Harrod Buhner, son Plant Intelligence and the Imaginal Realm: Beyond the Doors of Perception into the Dreaming of Earth. Si l’anglais vous rebute, une session de rattrapage est disponible grâce au Langages secrets de la nature de Jean-Marie Pelt.

pelt-langagesJe ne suis pas très familier avec tous les exemples cités dans ces ouvrages. Sauf bien sûr avec l’aspect chimique, les composants que l’on retrouve dans nos assiettes. La défense des végétaux, s’ils produisent antioxydants à gogo, phytates, salicylates, polyphénols, saponines – pas tous cités, certes, et sans y consacrer énormément de lignes – et j’en passe, tout comme certains poisons plus violents, ça n’est pas par plaisir d’épater la galerie, mais bien de décourager les agresseurs, et de maximiser les chances de survie et de dispersion des gênes, faute de pouvoir se déplacer (encore que…).

On retiendra essentiellement que la vision végétative et passive des plantes est complètement dépassée (le bouquin de Jean-Marie Pelt date de 1996 tout de même). Sous une écriture de poète, Jean-Marie Pelt change notre perception de la vie végétale. Les plantes interagissent avec leur environnement, et leur apparente immobilité n’est que le reflet de notre méconnaissance. Même en 2013, on a appris par exemple l’existence de réseaux de communication via les champignons – qui ne font pas partie du règne végétal, eux – et que certains arbres faisaient office de hub central via les réseaux mycorhiziens. Utile par exemple pour prévenir des attaques des ravageurs, car elles ont bien sûr, elles ressentent bien des choses dès lors qu’elles sont attaquées par exemple par des insectes. Sans être darwinien, les végétaux ont évolué, et si le règne végétal est distinct du règne animal depuis un bail (1,6 milliards d’années !), il n’y a pas de sens à décréter que l’un est supérieur à l’autre (sauf si vous préférez votre sœur à votre cousine…, oups je divague). Alors, le cri de la carotte, l’argument des idiots omnivores ? Selon Jean-Marie Pelt à propos des expérimentations de Cleve Backster :

cri de la carottecarotte2Source - Jean-Marie Pelt : les langages secrets de la natureSource – Jean-Marie Pelt : les langages secrets de la nature

Mmh, si l’omnivore moyen acculturé, à la sensibilité inexistante, bête comme ses pieds et qui se repait de saucisses arrosées d’une piquette de rouge ne sait que dalle sur ces recherches et expérimentations, il ne sait donc pas qu’il met le doigt sur un argument bien trop souvent raillé. Pourtant, cette aspect de la biologie – étude du vivant – est passionnant. Les chamanes, fins connaisseurs de leur environnement naturel leur attribuent une âme, au même titre que les animaux. Je n’y ai pas trouvé d’argument ultime pour mettre au même niveau les sentiences animales et les sentiences végétales : toutes les plantes ne sauraient être égales, si l’on reconnait instinctivement une certaine sagesse aux arbres – surtout les arbres centenaires – on méprise aussi un peu l’herbe commune que l’on foule. De même que la douleur de l’insecte n’atteint probablement pas celle du mammifère. Instinctivement, nous faisons tous ce type de classement, peut-être erroné d’ailleurs. Pour la même raison, on a sous-estimé le degré d’intelligence et de sentience des végétaux.

Pas vraiment d’argument qui cloue le bec instantanément (désolé amis carnivores) en prouvant de manière irrévocable que nos douleurs sont les mêmes. Il n’a pas été prouvé que les végétaux souffraient autant que nous. Ils sont néanmoins autant porteur de vie (et d’âmes, selon les chamanes, libre à vous d’être croyants ou pas 🙂 ) que nous.

En revanche (désolé amis végétariens), le cri de la carotte n’est peut-être pas tant une idiotie que ça, même si le beauf qui l’a invoqué devant vous était bel et bien stupide, comme quoi il faut bien distinguer le message du messager. Il y a toutefois un faisceau d’indices très convergents qui indique que la vie chez les végétaux n’est pas un vain mot. Peut-être est-il bon d’arrêter de railler le concept, et plutôt sage de trouver les bons arguments : « ils sont pas pareils que nous » ne saurait être suffisant, en plus d’être un argument très glissant – le premier qui cite le mot continuum a perdu -…objectivement, la science de l’intelligence des plantes continue à avancer et est très surprenante, je ne mettrais pas ma main à couper là-dessus, des découvertes remettent en cause nos conceptions jour après jour, autant rester ouvert d’esprit.

Pour le reste…fay ce que vouldra, en tout âme et conscience bien entendu, c’est non négociable.idefix-arbresEn tout cas, Idéfix n’aime pas qu’on s’attaque aux arbres.

la nature, le sauvage et l’alimentation

Voilà quelques temps que je mène ma petite réflexion sur les végétaux de toute sorte. Pas de rapport avec le livre de Edgar Morin.

L’an passé, Allan Savory animait une présentation sur TedTalk, en résulta une vidéo qui a vite fait le tour de l’internet.

Très séduisant, l’ambition de reverdir les déserts par l’élevage, de maitriser les variations climatiques…mais la présentation d’Allan Savory pécherait par de nombreux biais…ou même de fausses affirmations.

Dans nos contrées, il serait plus intéressant d’écouter et de suivre la science d’un Claude Bourguignon, qui hélas se bat contre vents, marées et inondations…car je suis persuadé que les inondations récentes sur la côte du Languedoc-Roussillon sont dues à la mono-viticulture…

Aussi, je m’étonne qu’elle ait fait le tour de la planète paléo : on parle bien d’élevage, pas de de chasse, ni de cueillette ? Les pâturages, bien qu’écologiquement satisfaisants au premier abord, répondent à plusieurs objectifs, avant tout, celui de nourrir la population, mais certainement pas de recréer (ex nihilo !) la nature.

Je connais les origines et les raisons d’un régime paléo adapté. Sans faire l’apologie d’une vision humoristique des retours aux sources, façon PLIO Diet, on peut se poser la question suivante : ne devrions-nous pas accorder plus d’importances aux végétaux sauvages ?

la nature préhistorique

Francois Couplan est un ethnobotaniste soixante-huitard qui livre ici sous forme d’entretien, ses réflexions sur sa vie, les plantes, l’alimentation. Il n’est pas figé, son discours n’est point monolithique et son parcours est vraiment extraordinaire, car, même issu d’un milieu urbain il s’est extrait de celui-ci pour voyager, vivre ailleurs (tous les continents) et parfaire sa connaissance des plantes sauvages. Son argumentation fait mouche. Le lecteur paléo francophone sera sans doute interpellé par ses arguments, il suffit de lire le titre, pour comprendre que l’auteur n’a pas seulement une approche naturaliste de la végétation et de l’alimentation, mais une approche de la nature dans son versant sauvage, de ce que l’on nomme wilderness dans les pays anglophones.

Pour moi la nature n’est pas une verte prairie où paît un troupeau de vaches proprettes, agrémentée d’une maisonnette pimpante avec une cheminée qui fume. Il s’agit là de la campagne.

A travers ces quelques mots l’on comprend où il veut en venir : la vraie nature, celle qui n’est pas domptée par l’homme n’existe quasiment plus en Europe. Le lien avec Allan Savory ? En reverdissant les déserts on y implante au mieux la vie, mais pas exactement la nature.

Concernant l’alimentation, à moins d’être aligné de manière étroite sur une version partisane et systématiquement pauvre en glucides, ce régime devrait faire la part belle au monde sauvage, gibier, pourquoi pas, mais également plantes sauvages. On peut faire le parallèle avec les insectes, l’entomophagie : la cueillette – sauvage – est un maillon faible du régime, ça existe, on en parle un peu, mais on insiste pas vraiment dessus. On se surprend à penser que les Crétois avec leur traditionnelle récolte de plantes très variées, et dieu sait qu’ils sont gâtés et ce malgré le pain et fromage de brebis, sont peut-être plus paléo dans l’esprit…d’un certain de vue.. que le premier adepte urbain de Loren Cordain se contentant des vivres, légumes et fruits parfaitement domestiqués, et « artificiels » à mille lieux de leurs équivalents anciens de son magasin bio Whole Foods Market. Je ne dis pas que c’est mal, attention, juste qu’une pratique ancestrale qui occulte ou minimise la pratique de la cueillette, en caressant le lecteur dans le sens du poil (« ce n’est pas grave ») passe à côté d’un pan essentiel de la diète de nos ancêtres.

Précisons que l’extraordinaire diversité surpasse de très loin celle des végétaux cultivés, même en y intégrant les légumes d’antan, passés de mode. Si je suis M. Couplan, cette diversité est rejointe par la diversité gustative, il donne même quelques exemples comme les cormes blettes qui « seraient sucrées, crémeuses et qui évoqueraient un mystérieux fruit tropical ». Plus loin, on y apprend que la densité nutritionnelle n’est pas en reste comme les cynorrhodons qui contiendraient vingt fois plus de vitamine C que les agrumes. On nous invite à aller voir le Guide Nutritionnel des Plantes Sauvages et Cultivées. Peut-être commencer par les champignons ou les asperges quand vient la saison ? Puis enchaîner par les orties, oui celles qui piquent quand on les touche dans un certain sens… Pour le reste il est vrai qu’il est plus facile d’être initié.

C’est un peu pour ça que j’ai laissé tomber le portail paléo : je trouve le régime paléo adapté peut-être un peu trop complaisant avec ses lecteurs, et au final fait trop de compromis par rapport à la réalité du terrain des authentiques chasseurs-cueilleurs. Donc, je me contente de manger pas trop mal, de vrais aliments, certes « artificiels », ou en tout cas différents de leurs équivalents sauvages car savamment et minutieusement sélectionnés par l’homme, j’en suis conscient.* Et je ne suis pas prêt à remanger paléo, rien qu’à cause des légumineuses ou du fromage.

Bien que conquis par cette lecture, je dois avouer ne pas être prêt à acheter un ouvrage de M. Couplan (au hasard, Les plantes sauvages et comestibles, plutôt récent). Plutôt que de continuer une certaine hypocrisie vis à vis d’un mode de vie que je juge sain, mais pas compatible avec mes habitudes mais franchement accessible : en adaptant un peu trop un régime, ne le dénature-t-on pas, sans jeu de mots ? Le principe d’éviction est compréhensible et inévitable (céréales, lait, légumineuses, produits transformés), mais peu à peu, je me rends compte que peut-être c’est insuffisant, qu’il faut réintroduire du sauvage. A moins que je ne me fasse une trop haute idée de tout ça, et que l’idéal de pureté est déjà bien entamé de toute façon, et que ce n’est pas si grave…possible aussi :).

A titre personnel, je me contente de trouver une alimentation qui fonctionne, loin de tout idéal, si ce n’est celui de ma santé. If it works, don’t fix it dit l’adage (si ça marche, ne le répare pas). Cela ne m’empêche pas de continuer à être fasciné par les alimentations traditionnelles, chasseurs-cueilleurs ou non, et même de s’en inspirer un peu – pas de fumée sans feu s’ils ont une forme éclatante -, et de petit à petit changer mon alimentation, pas de révolution tout les 36 du mois en tout cas.

* Je me demandais, après coup, et juste avant de publier l’article, si nos chiens, bien domestiqués, avec ces centaines (milliers ?) de races, de tailles, de formes étaient « artificiels », mmh…on va dire que c’est très délicat, moins pour les plantes d’ailleurs, ce qui m’amène en partie au sujet du prochain article.