Une seule résolution pour le nouvel an, glucose et volonté

Bonne année et bonne santé 2016 chers lecteurs !

Le nouvel an est propice aux résolutions. On veut débuter cette nouvelle année sur les chapeaux de roue, et donc tordre le coup aux mauvaises habitudes prises petit à petit. Profiter d’un changement d’année pour se changer soi-même en profondeur part d’une bonne intention, et on se précipite sur un post-it pour lister toutes les résolutions qui nous passent par la tête. Et déjà cette liste nous déprime par sa longueur, on pressent qu’on va avoir du mal malgré toute la bonne volonté et l’esprit de fête dans lequel on baigne.

Et si vous ne preniez qu’une seule résolution en ce début d’année ?

Il semblerait pourtant qu’avoir pour objectif une liste de résolutions au nouvel an semble voué à l’échec, c’est en tout cas le point de vue de Roy Baumeister et John Tierney, deux chercheurs américains dans Le pouvoir de la volonté à propos de ces gens qui font une liste longue comme le bras :

Dès le premier février, un simple coup d’œil sur cette liste suffit à mettre ces gens mal à l’aise. Mais au lieu de se plaindre de manquer de volonté, c’est à cette liste qu’ils devraient s’en prendre. Personne n’a assez de volonté pour faire face à une liste pareille. Si vous souhaitez vous mettre à faire plus de sport n’essayez pas de réorganiser vos finances en même temps. Si un nouvel emploi va pomper toute votre énergie ce n’est pas le moment d’arrêter de fumer du jour au lendemain. Comme on n’a qu’un seul stock de volonté, les bonnes résolutions du Nouvel An finissent par se faire concurrence. Chaque fois qu’on essaie de tenir une de ses résolutions, on réduit sa capacité à tenir les autres.

Mieux vaut ne prendre qu’une seule résolution et s’y tenir, ce qui est déjà bien assez difficile

volonte_baumeister_tierney

Je ne peux plus me passer de stickers félins pour mes bouquins.

Un des enseignements de cet ouvrage est que notre volonté peut être accrue avec un entrainement quotidien, à l’instar d’un David Blaine :

« Quand on prend l’habitude de se fixer des petits objectifs qu’on atteint à chaque fois le cerveau apprend à devenir capable d’exploits qui seraient normalement hors de sa portée », affirme Blaine

Mais…on y apprend aussi que notre volonté ou notre self-control quotidien sont limités à l’instant t, y compris chez les gens qui réalisent des miracles : d’où un certain contrecoup survenant passé un moment et une grande épreuve. Cela s’appelle recharger les batteries, personne n’y échappe David Blaine ne constituant pas une exception :

« …chaque fois que je m’entraine pour une épreuve et que j’ai un objectif en vue, je change tout. J’ai du self-control dans tous les domaines de ma vie. Je passe mon temps à lire. Je mange très équilibré. Je fais des bonnes actions – je rends visite à des enfants hospitalisés chaque fois que je peux. J’ai beaucoup plus d’énergie que d’habitude. Mon self-control est absolu. Je décide de ce que je mange en fonction des apports nutritionnels des aliments. Je ne fais pas d’excès. Je ne bois pas. Bref, je ne perds pas de temps. Mais dès que j’ai fini, je passe à l’autre extrême, et je n’ai plus le moindre self-control dans aucun domaine de ma vie. C’est comme si une fois que j’arrêtais de manger équilibré, je n’étais plus capable de rester assis à lire pendant aussi longtemps. J’ai moins de concentration. Je perds beaucoup de temps. Je me mets à boire. Je fais n’importe quoi. Après une épreuve, je passe de 90 kg à 115 kg en trois mois. »

La volonté n’est pas qu’une force éthérée, une qualité qui divise les gens avec du caractère, et ceux qui n’en ont pas, et que c’est inné, c’est comme ça et on n’y peut rien ma pauv’dame. Non, la volonté a son pendant physiologique et elle se muscle, à l’instar d’un organe. Les auteurs, bien avant d’écrire cet ouvrage, ont constaté le lien très étroit entre mauvaise gestion de la glycémie (le glucose dans le sang) et la perte de self-control, allant de la bête procrastination, jusqu’à la délinquance, en passant par la perte de concentration. La volonté est plus qu’une métaphore, publiaient-ils en 2007, en s’échinant à relever sur un autre article les études allant dans ce sens.

Citant la lutte contre le rhume ou une maladie : « Quand le corps consacre toute son énergie à lutter contre la maladie, il n’en reste pas beaucoup pour faire de l’exercice, faire l’amour ou se disputer. Il devient même difficile de penser, parce que cela demande une grande quantité de glucose en circulation dans le sang. Le glucose lui-même ne pénètre pas dans le cerveau : il se convertit en neurotransmetteurs, les composés chimiques dont les cellules du cerveau se servent pour envoyer des signaux. Manquer de neurotransmetteurs, ce serait ne plus pouvoir penser. »

Naturellement, dans une optique à long terme, nul besoin de se goinfrer de sucreries, le remède étant pire que le mal, il est possible de se recharger en volonté avec des aliments avec un plus faible index glycémique, et même des protéines. Aussi Baumeister et Tierney font malheureusement l’impasse sur les contextes de cétose (en jeûne ou régime cétogène) où le cerveau peut se fournir en carburant alternatif, les corps cétoniques, et où beaucoup de personnes se sentent bien mieux qu’en ayant recours au glucose. Peut-être parce que relativement intolérants au glucose, ils en tirent bien moins d’énergie…en tout cas la biologie n’est qu’un aspect de leur recherche, et ils ne sont que chercheurs en psychologie. Toute nuance serait bonne à prendre.

Ceci nous amène, par voie de conséquence à s’interroger sur le régime…car oui, parmi les résolutions ayant le plus de succès, une se dégage tout particulièrement : perdre du poids. Petit problème : Il faut avoir de la volonté pour s’abstenir de manger quand on fait le régime, et dans le même temps il faut manger pour avoir suffisamment de volonté pour suivre son régime.

ourobouros

Ourobouros et le serpent qui se mord la queue

Avec cette espèce de cercle vicieux, Baumeister et Tierney résument très simplement pourquoi il est si difficile de poursuivre un régime, et pourquoi les échecs sont nombreux. Aussi, dans un contexte d’abondance en bonnes choses, notre volonté est mise à l’épreuve, partout, et quand on craque on le fait de fort belle manière en soupirant un « tant qu’à faire ». Voilà de quoi saper son moral et ses objectifs avant d’avoir commencé à perdre le premier gramme !

Pour atteindre son objectif de perte de poids, ils donnent trois conseils :

  1. Ne jamais faire le régime
  2. Ne jamais prendre la résolution de ne plus jamais manger de chocolat, ou tout autre aliment
  3. Ne jamais penser que les problèmes sont liés à un manque de volonté, qu’il s’agisse de soi-même ou des autres

Dans cette optique, leur conseil se limite, dans les faits, à acquérir graduellement des habitudes qui auront un impact sur le long terme plutôt que de suivre un régime qui va épuiser les « stocks de volonté ». D’autant que selon une approche évolutionniste, notre corps serait programmé pour la disette et donc accumule les réserves tant qu’il peut. Selon eux, la capacité de maigrir est précieuse, on n’y arrive qu’une seule fois, et mieux vaut l’utiliser au cas où sa santé ou sa survie dépend de quelques kilos en moins.

Si l’on suit les conseils de nos auteurs, on va par exemple augmenter notre self-control en se pesant régulièrement – ce qui fera en pester plus d’un(e) -, en utilisant des applications dédiées sur smartphones, notamment pour mesurer les calories alimentaires, en apportant un soin particulier à la pleine conscience – si chère à Brian Wansink – au moment du repas. Tout ce qui vous rendra plus fort (en terme de volonté) est bon à prendre. Ne pas désespérer en cas de défaillance, Rome ne s’est pas faite en un jour.

Je souhaitais conclure ce billet par l’importance du sommeil : sur ce précédent billet je m’interrogeais sur l’impact de la physiologie sur le comportement alimentaire, et les moyens d’y remédier par la physiologie sans aborder la question même du comportement. Le sommeil y tient un rôle crucial, l’étude de l’insulino-résistance (et donc la faculté à gérer la glycémie) accrue par le sommeil en soi est une découverte apportant du moulin à Baumeister et Tierney : ils accréditent l’hypothèse du sommeil réparateur ou destructeur selon si l’on est en manque de repos ou non. Sans parler de délinquance, le manque de sommeil causerait ainsi déjà des comportements que la morale réprouve.

Hyper enthousiaste à la réception de l’ouvrage qui fait le lien entre physiologie et comportement, je suis un peu décontenancé sur la forme, trop littéraire pour un livre apportant autant d’éléments de réponse. Il manque à mon goût un rappel synthétique des enseignements à chaque fin de chapitre. Pour un résumé satisfaisant de l’ouvrage, on se reportera par exemple à cet article qui passe en revue les éléments clés. Il mérite quand même d’être lu, car il apporte un point de vue éclairant et émaillé de nombreux exemples – y compris de stars américaines -, et études citées : impossible de résumer plusieurs décennies de recherche sur un simple article de blog.


A lire également :

photo credit pour Ourobouros : snake via photopin (license)

5 réflexions au sujet de « Une seule résolution pour le nouvel an, glucose et volonté »

  1. Bernard Bel

    Cette question de la volonté est très intéressante et il y a sans doute de multiples façons de faire face au sentiment d’échec après avoir essayé en vain de changer ses habitudes. La question est cruciale dans l’atelier « Santé autonome » qui vient de démarrer dans notre village. La réponse que j’ai proposée est celle du « service minimum », à savoir les plus petites améliorations nécessaires à l’entretien/l’amélioration de sa santé que l’on peut inscrire dans son quotidien sans avoir à se justifier auprès de son entourage, du genre « je suis au régime » (« ah bon, t’es malade ? ») ou « j’ai besoin de la voiture 3 fois par semaine pour aller dans une salle de sport » (« ah bon, tu cherches à maigrir ? »). Tout ce qui demande une justification est fragilisant, car la seule manière d’inscrire une bonne habitude est de faire l’expérience du bien-être qu’elle produit en nous, autrement dit une expérience intime…
    Le « service minimum » comprend plusieurs volets (voir la fiche http://lecorpsaccorde.com/docs/atelier/fiche01.pdf) car la nutrition ne résoud pas tout. La restriction calorique (jeûne intermittent) et l’exercice de haute intensité sont des compléments indispensables. On voit maintenant converger des études sur diabète 2 et obésité qui confirment cette association.
    Quant au sommeil, je dis souvent que c’est le test de bonne santé, car on ne peut pas tricher avec l’insomnie ou les réveils nocturnes. On fait en sorte d’éviter une surcharge d’insuline mais on se fixe aussi comme objectif de dormir minimum 6 heures et 8 si possible. Pas facile quand on doit se lever à une heure fixe pour partir au travail, mais je vois beaucoup de retraités qui négligent cet objectif et se trouvent en carence de sommeil.

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    1. Sylvain Auteur de l’article

      Bonjour Bernard, fidèle au rendez-vous 🙂
      Rien à ajouter, juste que le seul sommeil n’est pas suffisant, je viens de le constater (à mes dépens) : couper avec toute activité, y compris en période de repos, et ce compris les activités PC…est essentielle. Voilà comment je me retrouve à bouquiner en journée dans le lit, m’endormir sur plusieurs cycles en journée, sans sortir, se réveiller sans le réveil-matin.
      Et ça marche.

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  2. paleophil

    Super intéressant ! quelques articles récents à propos de l’influence des bactéries du microbiote sur nos propres désirs alimentaires avaient déjà mis un grand coup de canif dans l’idée de « volonté » comme concept « pur » et détaché de toute contingence physiologique. Egalement l’idée de l’entrainement. Avec laquelle j’ai beaucoup de mal 🙂 Je vais acheter le livre !

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    1. Sylvain Auteur de l’article

      Oui, j’aurais aimé qu’ils creusent un peu l’aspect bio de leurs recherches, mais en même temps c’est des psy.
      Tu peux le trouver en anglais, à moins cher sur une plateforme diabolisée d’ebooks, si tu vois ce que je veux dire. Pour ma part je n’avais pas envie de le lire en anglais !

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  3. Guillaume

    Ton article m’a fait pensé à un livre que j’ai lu récemment « The Willpower Instinct » de Kelly McGonigal. Elle parle également de cette relation entre glycémie et volonté. C’est très bien écrit et il y a un résumé à chaque fin de chapitre :). Il y a également des centaines de références scientifiques pour les plus hardcore.

    Un autre ouvrage que je te conseille est « The Power of Habits » de Charles Duhigg qui traite de la volonté à travers les habitudes. C’est un peu moins technique mais superbement écrit avec pleins d’exemples de l’industrie. On comprend mieux pourquoi on est juste des moutons manipulés par les industriels et ça fait même flipper, un peu comme en regardant le documentaire Century of Self…mais c’est une autre histoire.

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