Archives mensuelles : avril 2018

Périple en archéo-nutrition : Weston Price et les caries perdues

Ah, Weston Price. Je crois que j’ai déjà assez radoté sur ce dentiste aventurier du siècle dernier (et même du 19ème).

weston-price

Voilà, une photo bien austère pour calmer.

En fait, voici ce que j’ai écrit à son sujet :

Et un peu partout sur le blog en fait…dès que ça touche aux caries, aux peuples isolés, aux vitamines liposolubles, et autres sujets récurrents.

Autant dire qu’il s’agit du marronnier du blog. Pas vu grand chose sur Gallica, donc l’exercice possible avec les Mellanby ne sera pas dupliqué.

D’autres articles sont disponibles en français, sur la toile, je vous invite à utiliser google pour ce faire.

Donc cet article n’en est pas un, il s’agit juste de promouvoir, pour la seconde fois la thèse de Francis MacKay. Non pas parce qu’elle mérite d’être diffusée (un simple partage sur Facebook suffit), mais tout simplement parce qu’elle est là. Je veux dire : disponible en html, au propre, en version à la fois épurée des oripeaux académiques (jury, sources…), et enrichie de quelques observations et liens utiles. Ce travail d’enrichissement à base de liens et d’illustrations sera fait en continu, au fur et à mesure des mois et des années qui passent.

Pas d’articles de références, difficile de faire mieux à défaut d’une traduction définitive du bouquin, j’enrichirais donc cette thèse à la méthode 2.0.

these-html

En voilà déjà une mouture satisfaisante.

Ce fut un travail un peu fastidieux, même si le travail OCR a été utile, je pense avoir retapé manuellement la moitié de la thèse tellement le copier-coller a donné des horreurs impubliables !

Critique de la critique : en relisant cette thèse j’ai été réenchanté de lire un matériel écrit à une époque antédiluvienne bien que largement postérieure à celle de Price.

Le document n’est pas exempt de critiques : mise en page parfois loufoque, écriture de petits signes en marge du document, fautes d’orthographe, fautes grammaticales. J’ai peine à penser qu’il s’agisse de la thèse finale parfois. A moins que sa nationalité écossaise l’ait fait bénéficier d’une clémence du jury…je ne sais pas, si un lecteur peut aller consulter le document disponible à la faculté de médecine de Paris plutôt que celle dont j’ai la copie (de la Bibliothèque Nationale de France), je lui en serai très reconnaissant D’ailleurs tout un passage, pas très long a été perdu, comme blanchi…

Pour le contenu en lui-même, c’est un régal. A défaut de l’ouvrage massif de Price, on saura se contenter de cette thèse. Elle met le doigt sur les forces et les faiblesses de l’œuvre de Price, ce qui est très bien, n’ayant pas su les formuler moi-même – et de manière plus honnête que chez Quackwatch ou autre sceptique qui ne tient pas compte des forces de l’approche de Price –  je n’avais pas pour but de devenir une groupie du monsieur…!

A noter de particulièrement rafraichissant :

  • le rapprochement des travaux de Price, avec d’autres auteurs qui confirment les découvertes de Price assez précisément : les Mellanby évidemment, mais aussi Robert McCarrison, un contemporain de Price, qui visite l’Inde et décrit le peuple des Hunzas, à tendance végétarienne (j’ai bien dit tendance), et dont le caractère isolé est à rapprocher des peuples visités par Price, et présentent les mêmes signes de vitalité.
  • Le passage sur le beurre spécial de Price : on devine qu’il est produit à partir de lait de vaches ayant brouté de l’herbe de printemps au moment de la repousse, et riche en vitamine K1. Elle est convertie par la vache en K2. La K2 serait donc le fameux facteur X détecté par Price.
  • Je le répète ce n’est pas un auteur « paléo ». Les laitages et les produits céréaliers ont plus que leur place sous des formes de haute qualité : le blé frais et entier – et sans doute fermenté au levain pour réduire l’acide phytique – fait partie des protocoles de Price, qui contrairement aux Mellanby outrepasse leur soi-disant caractère anti-minéralisant.
  • Les peuples vivant près des côtes semblent plus robustes que les autres aux yeux de Price : faut-il y voir un effet de l’iode ? Ou des produits de la mer (plus gélatineux ?) ? Les oméga3 des poissons ? A prendre avec des pincettes, mais cela titille ma curiosité, et pourrait rejoindre les observations et études sur le(s) régime(s) méditerranéen(s) qu’il s’agisse des anciens crétois comme des anciens sardes des zones bleues.
  • Tout le laïus sur les régimes spéciaux pour enfanter à destination de la future mère et même du père. Les remarques sur la gestation et l’accouchement facilités qui rejoignent l’approche de Michel Odent sur le sujet.
  • L’approche dentaire reste la plus solide et étayée, davantage que les autres observations sur la santé et la robustesse des populations – même si ce n’est pas dénué d’intérêt, loin de là -.

Aussi, il faut prendre du recul par rapport à des choses datées et qui peuvent nous faire bondir : l’approche « raciale » (on parle même de « stock humain »), la dichotomie entre civilisés et primitifs que l’on peut interpréter de manière péjorative. On pourrait même y voir une ode au bon sauvage. La méthode de Price est critiquable, son vocabulaire parfois daté (son christianisme ressort de manière inattendue aussi bien pour l’athée actuel que les chrétiens). Pas de quoi y voir une ode au colonialisme, mais pas de quoi s’offusquer, se replacer dans le contexte d’époque…même le mot ivoire (à la place de dentine) est utilisé…O tempora o mores.

Périple en archéo-nutrition : le couple Mellanby

Il m’est revenu l’envie d’écrire, donc…me revoilà après un peu plus d’un an d’absence (réelle). Pour combien de temps…je ne sais pas !

Je désigne par archéo-nutrition les débuts timides de cette science où tout restait à découvrir, où les moyens étaient rudimentaires, mais la soif d’apprendre faisait des hommes et femmes scientifiques des aventuriers, au sens figuré comme au sens propre (surtout au regard de l’approche de Weston Price).

Évidemment, nous avons changé d’époque, la pratique de la science s’est mutée peu à peu en même temps que les nouvelles technologies, normalisant ce petit monde. Entre relecture par les pairs, circuit de publication, le rôle de la presse et des réseaux sociaux, les scientifiques semblent avoir perdu un peu de leur mystère, de leur aura.

Aujourd’hui je voulais en savoir plus sur les Mellanby. Edward, né en 1884, May Tweedy en 1882, tous deux sujets de la couronne britannique. Ils se sont mariés en 1914 au début d’une guerre mondiale. On attribue au premier la découverte de la vitamine D, notamment en travaillant sur des chiens en cage nourris pauvrement – du porridge – et à qui il administre de l’huile de foie de morue. Sa femme travaillera plus directement sur la nutrition et les caries.

 

C’est pas les Curie, mais c’est la classe quand même !

J’ai voulu voir ce qu’on disait d’eux à l’époque. Pas un point de vue encyclopédique daté du 21ème siècle, mais voir, tâter l’esprit de cette époque. Et comme je n’ai pas eu le courage d’affronter le web anglophone, j’ai voulu voir sur Gallica, des extraits de la presse francophone de ces années-là.

I. Edward Mellanby : entre huile de foie de morue et héliothérapie, scientifique défricheur, à la découverte en plusieurs temps de la vitamine D.

Un extrait de La Pédiatrie pratique : journal de clinique et de thérapeutique infantiles du 15 juillet 1923

 

Cliquer sur les images pour lire

J’apprécie ce tâtonnement, l’huile de morue semble faire effet donc, mais on doute que ça soit la vitamine A. On suspecte également que le soleil joue un rôle contre le rachitisme. Au bout du compte, on un corps actif, distinct de la vitamine A, qui semble avoir un rôle calcifiant. L’avitaminose A se nomme hikan au Japon, xéropthalmie ou kératomalacie en Europe et on parle plutôt de troubles oculaires graves, mais la vitamine A ne semble pas être ce principe antirachitique. On prescrit donc naturellement de l’héliothérapie, ainsi que de l’huile de foie de morue contenant ce fameux principe antirachitique qui ne porte pas encore de nom.

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Vertu de l’empirisme ou de la « sagesse nutritionnelle » qui précède la science. A noter la coquille hydrosoluble ou lieu de liposoluble. Source Gallica, perdue…je peux retrouver au besoin

Concernant la vitamine D, on a davantage de détail dans la Revue générale des sciences pures et appliquées de 1926 (pages 262 à 270,  Les points de vue récents sur les problèmes des vitamines). Étrangement le bêta-carotène est encore indistinct de la vitamine A (puisque produite par les végétaux), mais la vitamine D a bien été identifiée entre temps, soit trois ans après le précédent document. La vitamine E est également invoquée, étant synthétisée par les végétaux. Edward Mellanby d’ailleurs n’était pas convaincu que la vitamine A fut antirachitique. Ce document présente pas à pas ce tâtonnement de la découverte de la vitamine D, depuis les travaux de ses prédécesseurs McCollum, Osborne et Mendel qui liaient déjà matières grasses et croissance des animaux.

De manière désuète (mais charmante !), on y lie la vitamine D et le cholestérol, ce qui est largement reconnu depuis, cholestérol nommé cholestérine (et le phytostérol, est nommé phytostérine). Le document est un peu plus technique que celui de la Pédiatrie Pratique, je trouve ces deux fascinants. Les termes y sont parfois datés, mais la science (la biologie, la physiologie et la science du métabolisme) progresse à pas de géant en quelques années. On parle bien des célèbres années folles (Roaring Twenties) qui s’achèveront par le désastre financier de 1929.

Pour finir, une note aventurière – en tout cas géographique ! – qui fera le lien avec sa femme, dans la Revue Médicale Française de Juillet 1920 :

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Deux remarques me viennent instantanément :

  • L’Île Lewis sera par la suite visitée par Weston Price, qui connaissant bien les travaux des Mellanby, et ayant sans doute pour intuition qu’un mode de vie – dont la nutrition, bien sûr – qui protège du rachitisme, protège également des caries : on parle bien de tissus fortement consommateurs de calcium.
  • L’allaitement, encore aujourd’hui source de confusion : tantôt tenue coupable des caries chez le nourrisson, tantôt célébrée, semble ici être tenue protectrice du rachitisme. A-t-on seulement procédé à une étude comparative de la qualité du lait des femmes allaitantes pour lier par exemple carences – en vitamines A, D, K2, calcium, phosphore – et survenue des caries chez le nourrisson. Il va de soi que la femme ne peut pas donner plus que ce qu’elle a, et Weston Price a déjà noté dans les tribus traditionnelles immunisées à la carie dentaire les régimes alimentaires spéciaux que recevait la femme avant, pendant et après la procréation. Sur cette étude de 2014, l’allaitement n’est par exemple pas tenu responsable des caries.

Pour le lait de la vache, on sait qu’il dépend de plusieurs facteurs dont la nutrition des ruminants, avant tout. Pourquoi cela ne serait-il pas le cas chez l’être humain ? A ce propos j’ai trouvé ce petit document Études / publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus (Note de Sylvain : une époque plus religieuse sans doute…), de janvier 1925 tout de même. On pourrait creuser davantage, retrouver l’étude en question, mais il est révélateur du fait que parfois on semble réinventer le fil à couper le beurre…et c’est en ça que l’archéo-nutrition m’amuse. On sait déjà que l’alimentation industrielle ne date pas du 20ème siècle – souvenez-vous, la margarine -, mais même l’alimentation en provenance des animaux était déjà altérée.

regime-vitamines

En 1925 on avait, en quelque sorte déjà tout compris…

II. May Mellanby, soigneur des dents par la nutrition, approfondit les découvertes de son mari

May Mellanby, fière femme de science est déjà plus dans l’application directe des découvertes. Son mari découvre les vertus pratiques de l’huile de foie de morue ? Elle voudra aller plus loin dans le sujet et couvrir le champ de la nutrition et des caries plutôt que celui de la biochimie pure par une carrière dédiée aux expérimentations cliniques.

Malheureusement, son approche qui m’intéresse logiquement plus que celle d’Edward m’est difficilement accessible. Tout n’est pas disponible sous le manteau par internet. Pour les parisiens, disposant d’une carte de bibliothèque il doit être possible de consulter ces trésors. Même Amazon ne dispose que de Diet and the teeth : an experimental study sans avoir la certitude qu’il s’agisse des deux parties.

On peut, toutefois, trouver un pdf de Nutrition and Disease (1934), écrit par Sir Edward Mellanby (anobli donc ?), certes, mais valorisant les travaux de sa femme avant tout.

J’invoque donc Gallica à nouveau, pour savoir ce qui se disait en France sur ses travaux, ici dans L’Homme libre, journal quotidien du matin, du 29 avril 1931 :

 

On remarquera à quel point il est difficile de séparer de manière bien évidente l’apport de May et celui de Edward. Je pense qu’il faut vraiment les voir comme un couple, même si je suppose qu’à l’époque, il était plus facile pour Edward, en tant qu’homme de revoir les lauriers. On y note la présence d’une autre femme ayant travaillé avec May Tweedy Mellanby, C. Lee Pattison.

Avec May Mellanby, toutefois on quitte la simple question des os, pour se pencher sur celles des dents. Et en tant que tissu fortement calcifié, les dents sont aussi sensibles à l’apport en vitamine D. C’est dans ce cadre-là qu’elle peut conclure, chez les chiens dans un premier temps, puis chez les humains que la vitamine D protège de la carie dentaire. Et lutte…contre cette carie, non pas en produisant de l’émail, mais de la dentine secondaire qui vient s’ajouter à la dent.

Des éléments anticalcifiants sont détectés dans les céréales (à degrés divers selon le type de céréales). On ne lui donne pas encore de noms mais je suspecte très vite l’acide phytique, surtout que le germe de blé en contient plus que les autres parties du blé. L’acide phytique est reconnu comme se fixant aux minéraux et empêchant d’être digérés dans l’intestin. Mais la vitamine D administrée semble contrecarrer cet effet.

Le mot inhabituel pour qualifier ce principe déminéralisant…toxamine me pousse à aller chercher plus loin. Effectivement, il s’agit bien de l’acide phytique. – boulangerie.net un lien du lobby encore 😀 – Il semblerait que le pain complet contienne également de la phytase, une enzyme qui désactive l’acide phytique pour dire simplement les choses. Ce qui expliquerait pourquoi les pains davantage fermentés, au levain par exemple (pour que la phytase fasse effet dans le temps) sont préférables au pain à la levure, ou même à des tas de produits farineux (farine blanche ou complète d’ailleurs) du commerce sont déminéralisants comme cela avait été constaté par May Mellanby et dans les mêmes proportions que le contenu dans cette fameuse toxamine.

A l’heure actuelle, le rôle des farineux, ou plutôt des sucres en général dans la flore buccale est reconnu, avec en ligne de mire le Streptococcus Mutans qui vient causer la carie. Je suis surpris que l’on ne retienne du couple Mellanby que la simple découverte de la vitamine D et son rôle dans le rachitisme, leurs découvertes – déminéralisation par excès d’acide phytique ou carence de vitamine D –  dans le domaine des caries semble soit minorées, soit classées dans un classeur « vieille science démodée et isolée, NOUS ON SAIT que c’est surtout la bactérie qui est en cause ». Légèrement frustrant. D’autant que l’on comprend mieux le rôle calcifiant de la vitamine D en relation avec la vitamine A, et surtout la K2, découverte bien après et qui par bien des aspects affine et complète notre vision du métabolisme du calcium dans le sang puis dans les tissus qui en ont besoin – os, cartilages, dents -.

Sur le travail de Weston Price qui parachève celui des Mellanby évoqué plus haut, en découvrant un autre principe actif, voisin des vitamines liposolubles déjà découvertes (A et D), dont il semble presqu’établi qu’il s’agit de la vitamine K sous sa (ses) forme K2. Il sera longtemps surnommé activateur (ou facteur) X. Mais il s’agira d’un tout autre article, pas forcément sur ce modèle d’ailleurs. Mais petit bonus archéo-nutrition que j’ai eu du mal à intégrer dans la trame de l’article, toujours dans le document Études, publiées par la Compagnie des Pères de Jésus :

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Cette vitamine X, bien que le X me fasse penser à Price, ne serait-elle pas, tout simplement l’acide folique -vitamine B9 ? Toutefois, le document date de 1925, et il est admis que l’acide folique a été découvert pendant la seconde guerre mondiale soit plus de 10 ans plus tard. Les travaux précurseurs (merci Wikipédia) de Lucy Wills datent du début des années 30. Il est indiqué années 20 pour l’anémie macrocytaire. Et là, difficile d’en savoir plus sur le moment. La vitamine K2 a bien quelques vertus sur la fertilité, je ne m’avancerais pas non plus, cela ne doit pas être le seul micronutriment dans ce cas. Cela dit, comme l’ostéocalcine influe sur les taux de testostérone dont le métabolisme (décarboxylation), dépend de la K2…mais enfin tout ça est pure conjecture…et bien complexe aussi. Prudence.