Archives pour la catégorie Statistiques

Le Rapport Campbell, un ouvrage controversé (III)

Suite de ces deux articles :

Denise Minger a créé une section spéciale China Study sur son blog.

J’ai choisi de traduire sa critique formelle, et débarrassée d’effets de style, sarcastiques ou humoristiques. J’ai donc travaillé sur la version pdf.

J’ai délibérément choisi de ne pas retravailler ses graphiques, ni d’ajouter ou traduire ses notes de bas de page – 129 quand même -, ceux qui veulent approfondir téléchargeront le document original.

La traduction a été autorisée par Denise Minger elle-même, je ne peux pas prendre le risque de traduire un texte et de me voir menacé de le retirer !

Voici donc les résultats de 5 semaines de travail (entre midi et deux notamment, quelques fois en soirée) !

*nouveau* : Critique du Rapport Campbell par Denise Minger (intégrale…en pdf)

Critique du Rapport Campbell par Denise Minger (version intégrale)

Enjoy !

Le Rapport Campbell, un ouvrage controversé (II)

Suite de cet article.

Denise Minger est une jeune et charmante bloggueuse de 23 ans, jugez donc :

rapport campbell

Denise Minger en personne

Elle tient le blog Raw Food SOS. Il semblerait qu’elle fut autrefois végétalienne (ou même…végan), très jeune. Récemment elle a viré de bord, et suit une alimentation omnivore crue (crudivorisme qui reste un héritage de sa période véganne). Sa bio est disponible dans sa section About. Elle s’inscrit tout à fait dans une démarche proche des recommandations nutritionnelles de la Weston A. Price Foundation, avec toujours ce côté crudivore mis en avant.

Inconsciemment, ou non, j’ai constaté que de nombreux ex-végans ou ex-végétariens changeaient d’alimentation depuis que la paléosphère ou WAPFsphère ont le vent en poupe : amplification d’internet ou pas, je n’en sais rien, mais il semble que pour rien au monde ces gens ne reviendront vers leur ancienne alimentation : c’est le cas de Daniel Vitalis qui explique sa transformation ici. Ou encore ce blog probablement collectif Let Them Eat Meat, tenu par des personnes qui tiennent à montrer en quoi les végans – plus que les (lacto)végétariens en fait – sont dans le faux, avec des arguments nutritionnels, moraux ou écologiques, dans la veine de Lierre Keith, auteur de The Vegetarian Myth qui fit tant couler d’encre. Le site BeyondVegetarianism (qui date de 1997 tout de même) se situe dans une veine moins controversée. Le fait est que le pas à franchir n’est pas énorme : de nombreux végétariens ont une alimentation saine et naturelle. De fait, il leur suffit d’accepter que l’on puisse manger de la viande d’animaux ayant vécu « humainement », et nourris de manière naturelle (herbe pour les vaches, surtout pas les grains !), sur des pâturages par exemple. L’éthique se transforme, mais ne disparait pas. Il est probable que de nombreux végans tiennent la Weston A. Price Foundation comme leurs pires ennemis. Pourtant, si l’on regarde bien, la différence est ténue, et ne tient qu’aux produits animaux. Les discours sur les aliments transformés, l’usage des pesticides, des OGM, sont communs, par exemple.

Et puis il y en a tant d’autres…cela m’a surpris au début. En y réfléchissant, cela me parait normal. C’est l’ère d’internet, où l’information (bonne comme mauvaise) n’a jamais aussi vite circulé.

Revenons à Denise. Un peu avant l’été 2010, elle se fend d’une série d’articles qui critiquent de manière très pertinente le Rapport Campbell. En clair, son site, peu en vue, devient vite l’attraction du moment.

Qu’a-t-elle fait pour ça ? En fait, elle a mis les mains dans le cambouis. Jeune diplômée, elle a donc en tête tout ce que sa formation a pu lui apporter. De plus, elle a certainement un côté, geek ou nerd, typique des passionnés (je ne fais pas exception à la règle, soit-dit en passant) qui vont au fond des choses. Là, elle a juste voulu en savoir plus sur cette Etude de Chine. Elle s’est donc plongée dans l’exploration des données statistiques brutes, se définissant comme une « data junkie » (junkie des données) selon ses propres termes.

Hé bien…c’est soufflant. Les commentaires de ses articles de juin 2010 stagnent (18, 8, 8 et 19) jusqu’à la parution des données erronées des Tuoli : 45  commentaires (Mysterious Drink Milkers).

Elle réunit tout ça en un premier long article, publié le 7 Juillet 2010 : 583 commentaires ! Enorme buzz, il semble que Denise convainc. Colin Campbell publie une première réponse à cette critique sur son site, et Denise répond illico le 16 Juillet, dans un article très long à nouveau. Campbell répond à nouveau, et là, elle publie un document (aussi disponible en pdf) exposant de manière plus formelle (exit son côté sarcastique) sa critique du Rapport Campbell.

Evidemment, j’ai lu ses articles, les commentaires, écumé le web vegan, et me fit ma propre idée. En fait, j’ai la sensation que Denise ait visé tellement juste, que ses critiques ont eu un impact assez fort. Pour ma part c’est la critique la plus censée que j’ai lu. Les réponses de Campbell m’ont déçu. Et pire encore, les réponses des bloggueurs anonymes, s’en prenant tantôt à l’âge de Denise, à sa « naïveté », à son manque d’expérience, et même à son statut de femme…charmant. D’autres réponses alambiquées existent aussi (dont une avec appel à l’autorité « je suis épidémiologiste et c’est pas comme ça que l’on procède »…sans expliquer réellement sur le fond), mais je n’y ai franchement pas vu de réelles contre argumentation aussi profonde. J’ai même lu une accusation comme quoi elle serait en fait un collectif (impossible qu’elle fasse ça tout seul, vous comprenez !)…ou carrément qu’elle serait payée par l’industrie de la viande…beaucoup de paranoïa.

Elle maitrise la logique, la science et a un certain bagage statistique, personne n’a su la remettre en cause. Et pour cause…elle est allée manipuler les données brutes. Et les chiffres qu’elle manipule sont justes. On a aussi accusé sa méthode…or c’est celle de Campbell : choix de variables à sa guise, corrélations univariées…elle démontre en quoi le travail de Campbell est soit incohérent, soit incomplet, soit myope, soit issu d’une vision trop étroite.

En fait si elle a tort, il faut réussir à le prouver. Et après avoir lu sa critique, c’est pas gagné tellement elle maitrise son sujet. Son étude n’en est pas une, c’est une critique…critique de l’Etude de Chine (Rapport Campbell, donc). Campbell part d’une hypothèse et se sert des données de la vaste Etude de Chine (pas le bouquin final donc), pour former une conclusion pro-végétalienne. Une théorie comme la sienne peut-être démontée en montrant les incohérences des données entre elles, les facteurs confondants,  les choix spécieux de l’auteur quand aux données sélectionnées, etc.

Il est probable que ce qui a gêné les partisans des thèses campbelliennes est de voir une jeune fille s’attaquer de manière aussi directe (« les mains dans le cambouis statistique » je vous dis !) à leur maître à penser. Et de voir qu’il a probablement tort. La dissonance cognitive  – souvenez-vous…les erreurs des autres – marche à fond. Colin Campbell a passé énormément de temps sur son Rapport, c’est un vénérable scientifique, il a l’âge d’être son grand-père, il a forcément raison, elle doit forcément se tromper quelque part. Bah, pas forcément non. Il a peut-être sous-estimé la force de frappe des gens passionnés par un sujet – ici la nutrition – et voulant faire progresser la vérité et la science. Le site vegan où elle a participé fut une époque, 30 Bananas a Day, a fourni une réponse collective (!). Il y a à boire, et à manger : évidemment on s’autocongratule, j’ai lu ces contre-critiques, et franchement…ils se demandent si elle a lu The China Study, on peut se demander s’ils ont compris le fonds de sa critique (qui n’est pas un étude en soi). Enfin bref, pour se faire son avis, il faut écouter les avis des deux camps oppposés. Denise répond à ses contradicteurs sur le site Give It To Me Raw.

En fait, il s’agit d’une version moderne de David contre Goliath.

david et goliath par rubens

David et Goliath par Rubens

Si je devais faire une conclusion de sa critique c’est : « Le Rapport Campbell ne prouve pas que les aliments de provenance animale causent les maladies. D’autres variables sont plus pertinentes, par exemple la farine de blé, et le succès des régimes végétariens s’expliquent par l’abandon de sucres raffinés, blé, huiles végétales, en témoignent les succès des régimes paléolithiques qui ne réduisent pas les produits animaux, bien au contraire ». Tout à coup, cela me semble plus lumineux que de se focaliser sur les aliments d’origine animale. Il faudra alors tester, comme elle le suggère dans sa conclusion, les alimentations végétaliennes complètes contre les alimentations omnivores sans sucre/blé/huiles végétales, histoire de faire apparaitre les potentiels soucis que peuvent causer une alimentation carnée. C’est…une autre paire de manche que de simples études épidémiologiques…

hypothèse végétarienne (SOTT.net), mauvaise science

Pas vraiment un long article, je complète juste l’article précédent par cet excellent lien trouvé de derrière les fagots

Par contre, j’avoue ne pas connaître qui est ce SOTT…je suis partagé, on dirait un site élitiste. Pas ésotérique, mais un peu…comment dire…prétentieux (« Le monde pour les gens qui pensent »). Pas de quoi crier au complot franc-maçonnique non plus, je perçois aussi quelques proximités avec un certain anarchisme.  Quoiqu’il en soit c’est un article traduit, un peu long, mais très bien documenté. Mais le ton n’est pas courtois : l’article parle de propagande, le premier commentaire aussi. On n’avance pas dans le débat en se traitant de tout les noms d’oiseaux : chacun d’entre eux va rester fermé à ce que dit l’autre, et restera enfermé dans ses propres certitudes.

Ensuite, je viens de trouver cette étude on ne peut plus officielle : Pourquoi la plupart des découvertes issues de la recherche publiée sont fausses. Voilà qui ajoute du grain (!) à moudre pour mon scepticisme habituel : évitons de nous emballer à chaque info publiée par lanutrition.fr. A tout hasard, les employés de bureau qui ont davantage de cancers colorectaux. Peut-être que les résultats sont confondus et que les employés de bureau mangent différemment des autres…il est vrai que la conclusion facile, attendue serait « être assis pendant la journée favorise les cancers colorectaux ». Ce n’est pas nécessairement juste. Il faudrait voir si à régime alimentaire identique, ce type de cancer est favorisé. Et ensuite comprendre si c’est la posture assise qui le favorise. Dans tout les cas il faudrait contrôler les variables.

J’ai bientôt fini la traduction de l’article (avec le post d’hier et celui-là on doit avoir une petite idée quand même), ça sera mis en ligne ce week-end.

Nutrition, Science, Statistiques et Gloubiboulga

Je traduis en ce moment un article à haute teneur scientifique (dont le sujet est évidemment top secret…pas de fuites !), c’est pour ça que j’aborde ce sujet, qui touche en partie mon univers professionnel (à base de statistiques, peut-être moins de science). J’ai failli effacer cet article car je n’en étais pas totalement satisfait, il y a un fil conducteur, mais ça part un peu dans tout les sens, sans véritable construction, et j’aurais du l’agrémenter de davantage d’exemples concrets. Le manque de temps m’a poussé à abréger l’ensemble.  Je demande indulgence et clémence…


La science n’est pas simple, on le sait tous. La science nutritionnelle, encore moins. A vrai dire c’est même l’une des plus complexes, Gary Taubes a même baptisé un de ces articles « The Soft Science of Dietary Fat » soit la science légère des graisses alimentaires. Son travail depuis le début des années 2000 a consisté à traquer la mauvaise science dans le domaine de la nutrition.

La mauvaise science, en général fait un mauvais usage des statistiques. Voilà une liste de quelques erreurs souvent commises, par les professionnels…hélas !

Des études peuvent être conduites…avec des biais statistiques. Si c’est un biais de sélection des individus participant à l’étude, il faudra être vigilant quant à l’interprétation des résultats. Si une étude comme celle-ci dit que les femmes préménopausées perdent plus de poids grâce à ce régime,  on ne peut pas étendre de manière automatique ces résultats à toute la population, mais cela constitue un indice de plus.

Certaines études, souvent épidémiologiques, sont parfois menées en enlevant les individus qui « dérangent » les conclusions auxquelles on veut parvenir. Ancel Keys a ainsi éliminé de son analyse des pays comme la France qui avait un fort taux de cholestérol et une faible incidence des maladies cardiaques. Ainsi il a gardé les pays qui confirment son intuition. Et c’est probablement un des plus grands scandales scientifiques du siècle dernier.

Dans l’interprétation des données, il y a souvent confusion entre corrélation et cause. Une corrélation, calculée grâce à un ou plusieurs indicateurs statistiques indique seulement un lien très fort entre deux variables. Cela ne renseigne pas sur la causalité. On ne sait pas si c’est une hausse de la variable A qui engendre  de manière directe (et ici : biologique) une hausse de la variable B. Cela peut-être également un lien de causalité indirect : A influe sur C qui influe sur B. A n’influe sur C que via l’intermédiaire de B. Une locution latine résume ça : Cum hoc ergo propter hoc. Sur l’article que je traduis, il y a même un raisonnement scientifique douteux : Etablir une cause entre A et C, grâce à la corrélation entre A et B et entre B et C. Il est ainsi indispensable dans une étude épidémiologique de repérer les facteurs confondants.

En nutrition, toujours, une erreur que je vois souvent, c’est sur la définition des termes utilisés. Notamment lorsqu’il s’agit de régime, l’équipe qui prépare l’étude peut avoir sa propre idée. Ainsi un régime pauvre en glucides (aka low carb) peut être nommé ainsi si les participants ingèrent journalièrement 200 grammes de glucides. Pourquoi 200 g, et pas moins de 150 ou 100 ? Ce sont les valeurs les plus communément usées par les diéteurs, 200g, cela commence à être beaucoup.

Les raisonnements fallacieux, encore plus connus sous le nom de sophismes, sont courants !

Les études qui montrent des résultats pertinents…sur des rats et dont on étend abusivement ceux-ci sur l’homme aussi !

la science qui se trompe

Les meilleures études disponibles étant probablement les méta-analyses comme celle récemment publiée par Ron Krauss et dédouanant une bonne fois pour toutes les graisses saturées dans les maladies cardiovasculaires, et dont j’ai fait l’écho plusieurs fois sur le blog. Toutefois elles ne soient pas exemptes de tout reproches « Elle peut néanmoins elle-même être sujette à un biais de publication, les chercheurs pouvant avoir moins tendance à publier une étude concluant à une absence de résultat« .

Très souvent la science fonctionne plutôt ainsi : on a une théorie, et tant que personne n’arrive à la réfuter, c’est qu’on a pas mieux en stock. C’est le critère le plus communément utilisé, admis pour la première fois par le philosophe Karl Popper. Ainsi il est plus facile, au moins en apparence, de démonter une théorie, que d’en proposer une nouvelle…qui tienne la route. De cette manière, l’emploi d’hypothèses ad hoc est ainsi anti-scientifique, car invérifiable.  Par exemple, c’est se reporter systématiquement sur la génétique, quand un peuple présente peu de maladies cardiovasculaires. Non pas que les différences génétiques n’existent pas, mais avant d’invoquer le Mantra Génétique, il faut le démontrer. Cette invocation n’est pas scientifique en soi, c’est une…faiblesse, une croyance si on veut, qui réflète celle de son auteur.

Il y a loin de la coupe aux lèvres, le chemin vers la vérité scientifique est largement semé d’embûches ! Il faut donc, et contrairement à la grande majorité des journalistes, garder un minimum de scepticisme plutôt que de s’enflammer pour la moindre petite étude. Journalistes et scientifiques semblent même être opposés sur ce point, le journaliste fonctionnant plutôt sur l’immédiat, le sensationnalisme, et le scientifique, plutôt à petits pas, dans l’ombre et sans éclats, le plus souvent !